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Où est Allah ? Le ʿuluww et la forme du monde

Le Prophète ﷺ a fait de la réponse à cette question le critère de la foi d'une servante. Le dossier complet — cinq familles de versets, la Sunna par ses trois voies, six Compagnons, les consensus passés à notre propre grille, les quatre imams — puis la question que la cosmologie pose à l'élévation littérale.

Terre Etendue | 6 août 2026 |

Le Prophète ﷺ a demandé à une servante « Où est Allah ? » et a tenu sa réponse pour la preuve de sa foi. Cette question a une réponse dans les textes — et elle suppose que le mot « en haut » désigne quelque chose.

01La question qui sert de critère

Muʿāwiya ibn al-Ḥakam al-Sulamī devait affranchir une esclave croyante pour une expiation. Il l'amène au Prophète ﷺ, qui doit établir si elle est croyante. Il lui pose deux questions. La première est celle-ci.

أَيْنَ اللهُ؟ قَالَتْ: فِي السَّمَاءِ. قَالَ: مَنْ أَنَا؟ قَالَتْ: أَنْتَ رَسُولُ اللهِ. قَالَ: أَعْتِقْهَا فَإِنَّهَا مُؤْمِنَةٌ

« Il dit : “Où est Allah ?” Elle dit : “Au ciel.” Il dit : “Qui suis-je ?” Elle dit : “Tu es le Messager d'Allah.” Il dit : “Affranchis-la, car elle est croyante.” »

— Ṣaḥīḥ Muslim, n° 537, d'après Muʿāwiya ibn al-Ḥakam al-Sulamī

Ce hadith porte plus qu'une information : il porte un critère. Le Prophète ﷺ n'a pas demandé une définition théologique, il a posé une question de lieu — ayna, « où » — et la réponse a suffi à établir la foi de cette femme. C'est le point de départ de tout ce qui suit.

En clair

Une question qui commence par « où » attend une réponse de lieu ou de direction. Si la bonne réponse avait été « Allah n'est nulle part » ou « Il est partout », la question elle-même n'aurait pas eu de sens — et le Prophète ﷺ n'aurait pas pu s'en servir pour trancher.

02Le dossier coranique : cinq familles de versets

Ibn al-Qayyim al-Jawziyya (m. 751 H) a recensé dans son Mukhtaṣar al-Ṣawāʿiq al-Mursala plus d'un millier d'indices coraniques de l'ʿuluww. Ils se rangent en cinq familles, et la première est la plus nette.

L'istiwāʾ sur le Trône — sept versets

الرَّحْمَٰنُ عَلَى الْعَرْشِ اسْتَوَىٰ

« Le Tout Miséricordieux S'est établi sur le Trône. »

— Sourate Ṭā-Hā — S20 V5

Six autres versets portent la même affirmation : S7 V54, S10 V3, S13 V2, S25 V59, S32 V4 et S57 V4. Al-Qurṭubī en tire une observation de méthode.

« Personne parmi les pieux prédécesseurs n'a renié le fait qu'Allah S'est véritablement établi au-dessus de Son Trône, et Allah a mentionné spécifiquement le Trône pour cela, car il est la plus grande de Ses créatures. »

— al-Qurṭubī (m. 671 H), al-Jāmiʿ li-Aḥkām al-Qurʾān, vol. 9 p. 239

Celui qui est au ciel

أَأَمِنتُم مَّن فِي السَّمَاءِ أَن يَخْسِفَ بِكُمُ الْأَرْضَ فَإِذَا هِيَ تَمُورُ

« Êtes-vous à l'abri que Celui qui est au ciel vous enfouisse dans la terre — et voici qu'elle tremble ? »

— Sourate Al-Mulk — S67 V16

Deux exégètes de premier rang lèvent l'ambiguïté du pronom. Ibn ʿAbbās : « Êtes-vous à l'abri du châtiment de Celui qui est dans les cieux — il s'agit d'Allah » (rapporté par Ibn al-Jawzī, Zād al-Masīr, vol. 8 p. 322). Al-Ṭabarī, sur le même verset : « Il s'agit d'Allah » (Jāmiʿ al-Bayān, vol. 23 p. 129).

La fawqiyya — être au-dessus de Ses créatures

وَهُوَ الْقَاهِرُ فَوْقَ عِبَادِهِ

« Il est le Dominateur au-dessus de Ses serviteurs. »

— Sourate Al-Anʿām — S6 V18

يَخَافُونَ رَبَّهُم مِّن فَوْقِهِمْ وَيَفْعَلُونَ مَا يُؤْمَرُونَ

« Ils craignent leur Seigneur au-dessus d'eux, et ils font ce qui leur est ordonné. »

— Sourate An-Naḥl — S16 V50

Ce second verset porte sur les anges. Sa précision est notable : min fawqihim — « de par au-dessus d'eux ». Les anges sont déjà dans les cieux, et pourtant leur Seigneur leur est décrit comme étant au-dessus.

Ce qui monte vers Lui

إِلَيْهِ يَصْعَدُ الْكَلِمُ الطَّيِّبُ

« C'est vers Lui que montent les bonnes paroles. »

— Sourate Fāṭir — S35 V10

تَعْرُجُ الْمَلَائِكَةُ وَالرُّوحُ إِلَيْهِ فِي يَوْمٍ كَانَ مِقْدَارُهُ خَمْسِينَ أَلْفَ سَنَةٍ

« Les anges ainsi que l'Esprit montent vers Lui en un jour dont la durée est de cinquante mille ans. »

— Sourate Al-Maʿārij — S70 V4

Les verbes sont ceux de l'ascension : yaṣʿadu, taʿruju. Un mouvement « vers Lui » qui est un mouvement de montée présuppose une direction.

L'argument de Pharaon

La cinquième famille est indirecte, et c'est ce qui en fait la force. Pharaon, pour ridiculiser Mūsā, fait bâtir une tour « peut-être atteindrai-je les voies, les voies des cieux, et ainsi j'apercevrai la divinité de Mūsā » (S40 V36-37). Sa moquerie n'a de sens que si Mūsā avait effectivement enseigné que son Seigneur est au-dessus. Ibn ʿAbd al-Barr le relève :

« Ce verset montre que Mūsā — sur lui la paix — affirmait que sa divinité était au-dessus du ciel. »

— Ibn ʿAbd al-Barr (m. 463 H), al-Tamhīd, vol. 7 p. 133
CE QUE LE TEXTE ÉTABLIT

Cinq familles de versets convergent : l'istiwāʾ sur le Trône dans sept passages, « Celui qui est au ciel », la fawqiyya au-dessus des serviteurs et au-dessus des anges eux-mêmes, l'ascension de ce qui monte vers Lui, et la moquerie de Pharaon qui n'a de sens que contre un enseignement de l'élévation. Le vocabulaire employé — ʿalā, fawqa, fī al-samāʾ, yaṣʿadu, taʿruju, ilayhi — est un vocabulaire de direction.

03La Sunna : par la parole, par l'approbation, par le geste

La tradition prophétique établit une chose de trois manières : ce que le Prophète ﷺ a dit, ce qu'il a vu et approuvé sans le désavouer (taqrīr), et ce qu'il a fait. Les trois voies sont ici documentées, ce qui est rare.

Par la parole

RapporteurTexteRéférence
Abū Hurayra« Allah a écrit un livre avant de créer la création… et ce livre est auprès de Lui, au-dessus du Trône. »al-Bukhārī n° 7554 ; Muslim n° 2751
Abū Saʿīd al-Khudrī« Ne me faites-vous pas confiance, alors que je suis le dépositaire de Celui qui est au ciel ? »al-Bukhārī n° 4351 ; Muslim n° 1064
ʿAbd Allāh ibn ʿAmr« Faites miséricorde à ceux qui sont sur la terre, Celui qui est au-dessus des cieux vous fera miséricorde. »al-Tirmidhī n° 1924, authentifié par lui, par Ibn Ḥajar et par al-Albānī
Abū Hurayra« …sans que Celui qui est au ciel soit en colère contre elle jusqu'à ce qu'il soit satisfait. »Muslim n° 1436
Saʿd ibn Abī Waqqāṣ« Il a jugé par le jugement dont Allah a jugé du dessus des sept cieux. »al-Nasāʾī, al-Sunan al-Kubrā n° 8166 ; jugé bon par Ibn Ḥajar, Muwāfaqat al-Khubr al-Khabar vol. 2 p. 439 ; authentifié par al-Albānī, al-Silsila al-Ṣaḥīḥa n° 2745

Par l'approbation

C'est le hadith de la servante, cité en ouverture. Sa valeur probante tient à sa forme : le Prophète ﷺ ne fait pas que rapporter une doctrine, il valide une réponse donnée par une tierce personne, et il en tire une conséquence juridique — l'affranchissement est valide, donc la femme est croyante.

Par le geste

Deux fois, lors du pèlerinage de l'adieu, devant la plus grande assemblée qu'il ait jamais réunie, le Prophète ﷺ prend le ciel à témoin.

« Il répéta cela plusieurs fois, puis leva la tête et dit : “Ô Allah, ai-je transmis ? Ô Allah, ai-je transmis ?” »

— Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, n° 1739, d'après Ibn ʿAbbās

« Le Messager d'Allah ﷺ leva son index vers le ciel, puis le pointa vers les gens, en disant : “Ô Allah, témoigne ! Ô Allah, témoigne ! Ô Allah, témoigne !” »

— Ṣaḥīḥ Muslim, n° 1218, d'après Jābir ibn ʿAbd Allāh

Le geste n'est pas commenté dans le hadith — c'est ce qui lui donne son poids. Personne ne le met en scène ni ne l'explique : il est rapporté parce qu'il a eu lieu.

04Les Compagnons, dans des situations où l'on ne théorise pas

L'intérêt des paroles suivantes est qu'aucune n'est un exposé de doctrine. Ce sont des propos tenus dans l'urgence, la douleur ou la conversation ordinaire — là où l'on parle sans construire.

Abū Bakr al-Ṣiddīq, le jour de la mort du Prophète ﷺ, monte au minbar : « Si Muḥammad est la divinité que vous adorez, alors votre divinité est morte. Et si la divinité que vous adorez est Allah qui est au-dessus du ciel, alors votre divinité est vivante et ne meurt pas. » (al-Bazzār, Musnad n° 5991 ; authentifié par al-Dhahabī, Kitāb al-ʿArsh n° 101.)

ʿUmar ibn al-Khaṭṭāb, arrêté en pleine rue par une vieille femme, s'attire une remarque et répond : « Malheur à toi ! Sais-tu qui elle est ? C'est la femme dont Allah a entendu la plainte du dessus des sept cieux. » (al-Dārimī, al-Radd ʿalā al-Jahmiyya n° 79 ; authentifié par Ibn al-Qayyim, Mukhtaṣar al-Ṣawāʿiq p. 1071.)

ʿĀʾisha, sur le meurtre de ʿUthmān : « Allah, du dessus de Son Trône, a su que je ne souhaitais pas qu'il soit tué. » (al-Dārimī, al-Radd n° 83 ; authentifié par al-Albānī, Mukhtaṣar al-ʿUluww n° 52.)

Zaynab, aux autres épouses du Prophète ﷺ : « Ce sont vos familles qui vous ont mariées ; moi, c'est Allah qui m'a mariée du haut des sept cieux. » (al-Bukhārī n° 7420.)

Ibn ʿAbbās, à ʿĀʾisha : « Allah a fait descendre ton innocence du dessus des sept cieux. » (Ibn Ḥibbān, Ṣaḥīḥ n° 7108 ; authentifié par al-Albānī n° 7064.)

Ibn Masʿūd : « Le Trône est au-dessus de l'eau, et Allah est au-dessus du Trône. Rien de vos actes ne Lui échappe. » (al-Ṭabarānī, al-Muʿjam al-Kabīr n° 8987 ; authentifié par Ibn Taymiyya, Majmūʿ al-Fatāwā 3/139, et par al-Albānī, Mukhtaṣar al-ʿUluww n° 48.)

En clair

Ces six phrases n'ont pas été prononcées pour défendre une thèse. Abū Bakr console une communauté effondrée, ʿUmar rabroue un impatient, ʿĀʾisha se disculpe, Zaynab taquine ses coépouses. C'est précisément pour cela qu'elles comptent : la manière dont les gens parlent quand ils ne surveillent pas leurs mots dit ce qu'ils tiennent pour évident.

05Les consensus rapportés — et la même grille que pour la sphéricité

Le dossier documentaire dont nous disposons rapporte six consensus. Nous avons ailleurs démonté un « consensus sur la sphéricité » en lui appliquant les conditions techniques de l'ijmāʿIjmāʿConsensus des savants. Ses critères : imams identifiés, chaîne documentée, absence de divergence. Voir Le « consensus » sur la sphéricité.. La probité exige d'appliquer ici la même grille, et d'en accepter le résultat quel qu'il soit. Les trois conditions sont exposées ici : l'accord doit être celui des mujtahids de la Loi, il doit porter sur un point de religion, et il doit être établi et non supposé.

Consensus rapportéAutoritéRecevable comme ijmāʿ ?
Des Compagnons, des TābiʿūnTābiʿūnSuccesseurs — ceux qui ont rencontré les Compagnons. et des gens de scienceIbn Baṭṭa al-ʿUkbarī (m. 387 H), al-Ibāna al-Kubrā, vol. 3 p. 136oui — juriste et traditionniste, sur un point de religion, avec nomination des générations concernées
Des Tābiʿūnal-Awzāʿī (m. 157 H), rapporté par al-Bayhaqī, al-Asmāʾ wa-l-Ṣifāt n° 865oui — témoignage direct d'un contemporain : « nous disions, alors que les Tābiʿūn étaient encore vivants »
Des gens de scienceIsḥāq ibn Rāhawayh (m. 238 H), cité par al-Dhahabī, al-ʿUluww p. 1128oui, mais — affirmation d'un mujtahid, sans documentation des accords individuels
De l'ensemble des musulmansIbn Abī Zayd al-Qayrawānī (m. 386 H), al-Jāmiʿ p. 107-108oui, mais — même réserve : l'accord est affirmé, pas documenté
De tous les prophètes et de tous les Livres révélésʿAbd al-Qādir al-Jīlānī ; Ibn Rushd ; Ibn Taymiyya, Majmūʿ al-Fatāwā 2/188non — ce n'est pas un ijmāʿ au sens technique, qui ne concerne que les mujtahids de cette communauté. C'est une thèse sur le contenu des révélations antérieures, à établir autrement
Des mécréants eux-mêmesal-Dārimī (m. 280 H), al-Radd ʿalā al-Marīsī p. 25non — un accord de non-musulmans n'est par définition pas un ijmāʿ. C'est une remarque anthropologique, pas une preuve légale

Deux des six sont donc écartés. Ce retrait ne coûte presque rien à la thèse, et c'est bien pourquoi il faut le faire : un dossier qui garde ses pièces faibles fait douter des fortes.

Mais la comparaison avec l'autre dossier mérite d'être faite jusqu'au bout, car l'asymétrie est réelle et elle est décisive. Le « consensus sur la sphéricité » échouait à la première condition : son auteur d'origine, al-Farghānī, est un astronome, et un accord d'astronomes sur une question de cosmographie n'est pas un ijmāʿ juridique. Ici, les quatre autorités retenues — Ibn Baṭṭa, al-Awzāʿī, Isḥāq ibn Rāhawayh, Ibn Abī Zayd — sont toutes des fuqahāʾ et des traditionnistes, et l'objet est un point de croyance. La condition qui faisait défaut là est satisfaite ici. Ce n'est pas nous qui l'avons voulu : c'est ce que donne la grille quand on la passe des deux côtés.

06Les quatre imams

قِيلَ لِمَالِكٍ: كَيْفَ اسْتَوَى؟ قَالَ: الاسْتِوَاءُ مَعْلُومٌ وَالْكَيْفُ مَجْهُولٌ وَالإِيمَانُ بِهِ وَاجِبٌ وَالسُّؤَالُ عَنْهُ بِدْعَةٌ

« On demanda à Mālik : “Comment S'est-Il établi ?” Il dit : “L'istiwāʾ est connu, la modalité est inconnue, y croire est obligatoire, et questionner sa modalité est une innovation.” »

— Mālik ibn Anas (m. 179 H), rapporté par al-Bayhaqī, al-Asmāʾ wa-l-Ṣifāt, et par al-Lālakāʾī, Sharḥ Uṣūl Iʿtiqād Ahl al-Sunna

Cette réponse est le modèle de la méthode : on affirme le fond, on suspend le jugement sur la modalité, on refuse l'enquête sur ce qui dépasse la portée humaine. Les trois autres imams vont dans le même sens.

اللهُ فَوْقَ الْعَرْشِ وَعِلْمُهُ فِي كُلِّ مَكَانٍ

« Allah est au-dessus du Trône, et Sa science est en tout lieu. »

— Aḥmad ibn Ḥanbal (m. 241 H), rapporté par al-Lālakāʾī, Sharḥ Uṣūl Iʿtiqād n° 674 ; authentifié par al-Albānī, Mukhtaṣar al-ʿUluww n° 226

Mālik est rapporté dans les mêmes termes : « Allah est au-dessus du ciel et Sa science est en tout endroit » (Abū Dāwūd, Masāʾil al-Imām Aḥmad n° 1699 ; authentifié par al-Albānī, Mukhtaṣar al-ʿUluww n° 130). Al-Shāfiʿī parle du califat d'Abū Bakr comme d'« une vérité qu'Allah a décrétée du haut du ciel » (rapporté par ʿAbd al-Ghanī al-Maqdisī, al-Iqtiṣād fī al-Iʿtiqād p. 100, et par Ibn Qudāma, Ithbāt Ṣifat al-ʿUluww p. 124).

La position rapportée d'Abū Ḥanīfa est la plus tranchante des quatre, et il faut la citer avec sa réserve. Interrogé sur celui qui dirait « je ne sais pas si mon Seigneur est au-dessus des cieux ou sur la terre », il répond que cet homme a mécru, en s'appuyant sur S20 V5 (al-Fiqh al-Absaṭ p. 49 ; al-Dhahabī, al-ʿUluww n° 332 p. 935). Réserve nécessaire : l'attribution d'al-Fiqh al-Absaṭ à Abū Ḥanīfa, par la voie d'Abū Muṭīʿ al-Balkhī, est discutée parmi les spécialistes du hadith. Nous rapportons la citation telle que notre source la donne, en signalant que sa chaîne est contestée — C. Les trois autres imams ne présentent pas cette difficulté.

07Pourquoi la forme du monde engage cette question

Jusqu'ici, rien de ce qui précède ne dépend de la géométrie du monde. C'est maintenant que la question se pose, et voici l'argument, dans sa forme la plus dépouillée.

Pour qu'une élévation soit réelle et non seulement figurée, il faut que la direction « en haut » désigne quelque chose d'indépendant de celui qui regarde. Sur une surface étendue surmontée de cieux superposés, c'est le cas : « en haut » pointe dans le même sens pour tout le monde, et la hiérarchie — la terre, puis les cieux, puis le Trône, puis Allah au-dessus du Trône — est univoque.

Sur une sphère, « en haut » se définit localement : c'est la direction opposée au centre. Deux personnes aux antipodes, levant les yeux, pointent dans des directions opposées. La direction n'est plus une, elle est une infinité de directions divergentes. L'élévation reste dicible, mais elle cesse d'être univoque au sens où les textes semblent l'entendre.

En clair

Sur une plaine, si tout le monde tend le doigt vers le haut, tous les doigts sont parallèles. Sur un ballon, si tout le monde tend le doigt vers le haut, les doigts partent dans tous les sens. Ce n'est pas la même situation, et toute la question est de savoir si les textes ont besoin de la première.

08Les deux réponses des théologiens qui ont admis la sphère

Des théologiens musulmans ont accepté la sphéricité, héritée de la cosmographie grecque, tout en voulant maintenir l'ʿuluww. Deux solutions ont été proposées.

Première solution — le haut absolu. On distingue le fawq muqayyad, haut relatif à l'observateur, et le fawq muṭlaq, haut absolu défini comme « au-delà de l'ensemble du créé, quelle que soit sa géométrie interne ». Allah est au-dessus en ce second sens. Cette réponse préserve l'affirmation ; elle a le défaut de la maintenir sur un fondement qui ne la porte pas naturellement.

Seconde solution — l'enveloppement. Dans le cosmos ptoléméen des sphères concentriques, on identifie le Trône à la neuvième sphère, et Allah est à l'extérieur de tout. Il entoure la création. Cette réponse est plus lourde de conséquences, et il faut dire pourquoi sans excès.

Ses tenants se défendaient par la mukhālafa : Allah enveloppe sans Se mélanger, Son Essence ne se confond pas avec le créé. L'intention est irréprochable. Mais si la création est spatialement contenue dans la zone qu'occupe le Créateur, la relation devient celle du contenant au contenu — ce qui est structurellement analogue au panenthéisme, indépendamment de l'intention. Il faut être précis ici : dire que le schéma est structurellement panenthéiste n'est pas accuser ses partisans de panenthéisme. C'est constater qu'une prémisse importée les conduisait où ils ne voulaient pas aller.

Une racine plus profonde a été identifiée par Ibn Taymiyya dans le Darʾ Taʿāruḍ al-ʿAql wa-l-Naql : l'atomisme des mutakallimūn, où des atomes indivisibles recréés à chaque instant remplissent tout l'espace de façon continue. Dans une telle physique, poser un ḥadd — une frontière créée au-delà de laquelle se trouve le Créateur — revient à « localiser » Allah, ce que leur conception du tanzīh refusait. Le Trône cessait alors d'être une créature-frontière pour devenir un attribut. Le ḥadd disparaissait avec lui.

09La gradation des positions — et pourquoi nous ne la transposons pas aux personnes

Notre source propose une taxonomie graduée des courants. Nous la reproduisons parce qu'elle est plus juste que l'alternative — qui consiste à mettre dans le même sac tous ceux qui admettent la sphère. Mais elle porte sur des positions, et il faut le dire avant de la lire, pas après.

CourantCosmologieLe ḥaddStatut de la position
Jahmiyya, Muʿtazila extrêmesGlobe aristotélicien intégral, aucun haut absoluNiéNégation des attributs (taʿṭīl)
Ashʿarites tardifs à cosmologie sphériqueTrône = neuvième sphère, Allah enveloppe de l'extérieurEffacé — le Trône devient attributDéviance grave
Mutakallimūn proches de la SunnaGlobe, ʿuluww maintenu par fawq muṭlaqMaintenu, mais fragiliséDéviance partielle
Atharīs admettant la sphéricitéGlobe, ʿuluww littéral affirmé, modalité inconnueRéel, géométrie inexpliquéeAcceptable, avec une tension non résolue
Atharīs, cosmologie coraniqueTerre étendue, cieux superposésRéel — le Trône est une créature-frontièreConforme à la Sunna

Notre source consacre sa dernière partie à une mise en garde que nous faisons entièrement nôtre, et que nous plaçons plus haut qu'elle : la sévérité d'un jugement sur une position ne se transporte pas sur les personnes qui la tiennent.

التَّكْفِيرُ حُكْمٌ شَرْعِيٌّ مَرْجِعُهُ إِلَى اللهِ وَرَسُولِهِ، وَلَا يَجُوزُ الْحُكْمُ بِرِدَّةِ مُسْلِمٍ حَتَّى تَقُومَ عَلَيْهِ الْحُجَّةُ

« Le takfīr est un jugement légal dont la référence appartient à Allah et à Son Messager. Il n'est pas permis de prononcer l'apostasie d'un musulman tant que la preuve n'a pas été établie contre lui. »

— Ibn Taymiyya, Majmūʿ al-Fatāwā, vol. 12 p. 180

Les conditions posées par les imams sont cumulatives : que l'argument correct ait été présenté correctement à l'intéressé, qu'il ne puisse pas être excusé par une ignorance involontaire, qu'il n'existe pas d'interprétation admissible qui lui laisse une défense sincère, qu'il n'y ait ni contrainte ni erreur de bonne foi. Un savant qui a reçu de son époque une cosmologie sphérique, et qui affirme l'ʿuluww sans avoir jamais eu à en examiner l'articulation, relève à l'évidence de l'excuse.

Ce site ne prononce aucun jugement sur personne. Ce n'est ni notre rôle, ni notre compétence, et la source elle-même explique pourquoi c'est un ghuluww — un excès blâmable — que de le faire à la légère. Le critère qu'elle retient n'est d'ailleurs pas celui qu'on attendrait :

CE QUE LE TEXTE ÉTABLIT

La ligne de partage n'est pas « croit-il au globe ou à la terre étendue ? ». Elle est : que sa cosmologie l'amène-t-elle à abandonner l'affirmation de l'ʿuluww réel, la réalité du Trône comme frontière créée, et la primauté du texte révélé sur la théorie humaine ? Un musulman qui tient ces trois principes reste dans la Sunna, quelle que soit la carte du monde qu'il a héritée. La déviance se mesure à l'abandon des fondements, pas à la géométrie.

10Ce que cet article établit — et ce qu'il n'établit pas

Il faut être clair sur la nature de ce qui précède, parce qu'un raisonnement de ce type se laisse facilement pousser plus loin qu'il ne va.

Ce qui est établi. Que l'ʿuluww littéral est massivement attesté — cinq familles de versets, la Sunna par ses trois voies, six Compagnons dans des situations non doctrinales, quatre ijmāʿ recevables sur six rapportés, les quatre imams. Que ce corpus emploie un vocabulaire de direction et non d'abstraction. Et que ce vocabulaire s'articule sans effort à une cosmologie de surface étendue et de cieux superposés, alors qu'il demande un appareil conceptuel supplémentaire dans une cosmologie sphérique.

Ce qui n'est pas établi, et que nous ne prétendrons pas. Que la Terre est plate. L'argument de cet article est un conditionnel, pas une mesure : si le monde est sphérique, alors l'affirmation littérale de l'élévation coûte quelque chose — une distinction technique, ou un renoncement. Ce coût est un fait sur la cohérence d'un système, pas une donnée sur la figure de la Terre. Aucune considération théologique ne remplace une mesure, et nous n'en tirerons pas une.

L'objection sérieuse, et ce qu'elle laisse debout. On peut répondre que sur une sphère, « en haut » se définit parfaitement bien comme « vers l'extérieur, en s'éloignant du centre » — direction que tout observateur détermine sans ambiguïté depuis sa position, et qui converge vers un unique « au-delà de tout le créé ». C'est le fawq muṭlaq des mutakallimūn, et il n'est pas absurde. Ce qu'il ne restitue pas, c'est l'univocité : « au-dessus des sept cieux » ne désigne plus une région mais une infinité de directions radiales. Le lecteur jugera si les textes exigent cette univocité. Nous pensons que oui ; nous ne prétendons pas que la question soit close.

La bonne façon de trancher la forme du monde reste la mesure. C'est l'objet de nos protocoles expérimentaux et de notre campagne sur l'eau, qui ne convoquent aucun verset et n'en ont pas besoin. Les deux ordres restent distincts, et c'est en les gardant distincts qu'on les sert le mieux.

Voir aussi : La Terre dans le Coran · Le « consensus » sur la sphéricité · Le concordisme · Le début de la création · Standards et méthode.

11Sources

Les numéros de hadith proviennent du dossier Où est Allah ?, qui les donne deux fois — en chiffres latins dans le texte français, en chiffres arabes dans la citation. Le PDF rend ces derniers dans l'ordre inverse. Nous avons vérifié les dix-sept numéros retenus en retournant chaque forme arabe : les dix-sept concordent.

  1. Où est Allah ?, dossier documentaire, hadithdujour.com, 13 p. — versets, hadiths, paroles des Compagnons, consensus, paroles des quatre imams. Déposé dans notre fonds : content/sources/brut/. B — chaque pièce porte sa référence, mais le dossier lui-même n'est pas signé.
  2. ʿUluww d'Allah et cosmologie islamique — terre plate, modèle globe et taxonomie des déviations kalāmiques, étude en français, cinq parties. Déposée dans notre fonds. C — étude non signée ; ses textes arabes sont propres et ses références précises, mais elle n'a pas d'auteur identifiable.
  3. Ṣaḥīḥ Muslim, n° 537 (hadith de la servante), 1064, 1218, 1436, 2751. A
  4. Ṣaḥīḥ al-Bukhārī, n° 1739, 4351, 7420, 7554. A
  5. al-Tirmidhī, Sunan, n° 1924 ; al-Nasāʾī, al-Sunan al-Kubrā, n° 8166 ; Ibn Ḥibbān, Ṣaḥīḥ, n° 7108. A
  6. al-Dārimī, ʿUthmān ibn Saʿīd (m. 280 H). al-Radd ʿalā al-Jahmiyya, n° 79 et 83 ; al-Radd ʿalā al-Marīsī, p. 25. B
  7. al-Ṭabarānī. al-Muʿjam al-Kabīr, n° 8987. B
  8. al-Bazzār. Musnad, n° 5991 ; al-Dhahabī, Kitāb al-ʿArsh, n° 101. B
  9. al-Qurṭubī (m. 671 H). al-Jāmiʿ li-Aḥkām al-Qurʾān, vol. 9 p. 239. B
  10. al-Ṭabarī (m. 310 H). Jāmiʿ al-Bayān, vol. 23 p. 129, sur S67 V16. B
  11. Ibn al-Jawzī. Zād al-Masīr fī ʿilm al-tafsīr, vol. 8 p. 322. B
  12. Ibn ʿAbd al-Barr (m. 463 H). al-Tamhīd, vol. 7 p. 133. B
  13. Ibn Baṭṭa al-ʿUkbarī (m. 387 H). al-Ibāna al-Kubrā, vol. 3 p. 136. B
  14. Ibn Abī Zayd al-Qayrawānī (m. 386 H). al-Jāmiʿ fī al-sunan wa-l-ādāb, p. 107-108. B
  15. al-Bayhaqī. al-Asmāʾ wa-l-Ṣifāt, n° 865 (al-Awzāʿī) ; al-Lālakāʾī, Sharḥ Uṣūl Iʿtiqād Ahl al-Sunna, n° 674 (Aḥmad). B
  16. al-Dhahabī. al-ʿUluww lil-ʿAliyy al-Ghaffār, p. 935 et p. 1128 ; al-Albānī, Mukhtaṣar al-ʿUluww, n° 48, 52, 130, 226. B
  17. Ibn Taymiyya. Majmūʿ al-Fatāwā, 2/188, 3/139, 5/521, 12/180 ; Darʾ Taʿāruḍ al-ʿAql wa-l-Naql. B
  18. Ibn al-Qayyim. Mukhtaṣar al-Ṣawāʿiq al-Mursala, p. 1071. B
  19. al-Fiqh al-Absaṭ, p. 49, attribué à Abū Ḥanīfa par la voie d'Abū Muṭīʿ al-Balkhī. C — attribution discutée, signalée comme telle en section 06.