Qu'est-ce qu'un protocole, et pourquoi nous en écrivons
Un protocole n'est pas un mode d'emploi : c'est un engagement pris avant de regarder. Les six règles que nous nous imposons, ce qu'un protocole ne fait pas, et le document publié — la portion visible d'une cible éloignée au-dessus de la mer, avec sa raison d'être.

Un protocole de vingt-deux pages pour une mesure qui dure vingt minutes. Le rapport paraît absurde : il est exactement l'inverse. Les vingt minutes produisent un nombre ; les vingt-deux pages sont ce qui empêche qu'on puisse en discuter le sens après coup.
Avant de commencer
Cette page n'est pas une expérience. C'est la porte d'entrée des protocoles que nous publions : ce qu'ils sont, quelles règles nous nous sommes données pour les écrire, et comment les lire quand on découvre le sujet.
Nous l'écrivons pour une raison concrète. Un protocole complet est dense par construction, et plusieurs personnes qui voulaient réellement faire la mesure nous ont dit la même chose : elles n'arrivaient pas à se représenter l'ensemble avant d'entrer dans le détail. Les trois figures de cette page sont là pour ça — l'observable, le rapport signal sur bruit, l'enchaînement des phases. Trois images, et on sait de quoi il retourne.
Les règles générales que nous nous imposons sur l'ensemble du site — sourçage, disponibilité des données, politique de correction — sont énoncées à part, dans Standards et méthode. Ce qui suit ne les répète pas : il dit ce qui s'y ajoute quand on passe du principe à un document remis à un inconnu.
01Une observation ne tranche rien
Prenez n'importe quelle photo d'horizon marin publiée dans un débat sur la forme de la Terre. Elle circule, elle est commentée, elle ne convainc personne. Ce n'est pas un problème d'honnêteté : c'est que l'image seule ne porte aucune des informations qui permettraient d'en tirer une conclusion.
Il y manque quatre choses, toujours les mêmes.
- La prédiction de chaque modèle, chiffrée. Sans elle, chacun lit dans l'image ce qu'il y cherchait. Avec elle, l'image donne un nombre qui tombe d'un côté ou de l'autre.
- L'incertitude de la mesure. Un écart de trois minutes d'arc ne veut rien dire tant qu'on ignore si l'appareil sait mesurer à une minute près ou à dix.
- Les conditions du moment. Température de l'air et de l'eau, pression, marée, état de la mer. Elles ne se retrouvent pas après coup, et sans elles la réfraction atmosphériqueRéfraction atmosphériqueDéviation de la lumière due aux variations de densité de l'air. Augmente la portée visuelle de 7 à 14%. Voir L'horizon, la perspective et la réfraction. reste un argument invérifiable que chaque camp invoque à sa convenance.
- Le critère de décision, fixé avant. Faute de quoi le seuil se déplace après la mesure, dans le sens qui arrange — souvent sans mauvaise foi consciente.
Un protocole est le document qui fournit ces quatre choses à l'avance. Ce n'est pas une formalité académique : c'est ce qui transforme une image en preuve, ou en réfutation.
02Les six règles que nous nous sommes données
Elles ne sont pas tombées du ciel. Chacune est née d'un problème rencontré en écrivant les documents, et plusieurs nous ont obligés à retirer du texte déjà rédigé.
1. L'observable et les deux prédictions, écrits avant toute acquisition
Pas « on va regarder l'horizon », mais : on mesure l'angle entre l'horizontale vraie et la ligne d'horizon marin ; une sphère prédit δ = √(2h/R′), un plan prédit δ = 0 à toute altitude. Les deux modèles doivent produire un nombre différent, et ce nombre doit être écrit avant la première image.
2. Un budget d'erreur chiffré, poste par poste
Chaque source d'erreur reçoit une valeur et un traitement. Le total quadratique donne l'incertitude à 1 σ. Si ce total est du même ordre que l'écart à mesurer, l'expérience ne vaut pas la peine d'être montée — et il vaut mieux le savoir avant de monter sur une falaise de nuit.
3. Les critères de décision posés d'avance, y compris ceux qui nous font perdre
Le protocole de l'horizon dit ce qui le réfuterait : une pente nulle dans la régression de δ contre √h, ou un exposant incompatible avec 0,500. Un document qui n'énonce que les conditions de sa victoire n'est pas un protocole, c'est une plaidoirie.
4. Aucun appui sur une expérience antérieure
C'est la règle qui nous a coûté le plus. Les premières versions citaient des campagnes passées, des calculateurs, des résultats publiés. Nous les avons toutes retirées, pour une raison que nous assumons : nous n'avions pas vu leurs données brutes. S'en réclamer, c'était faire exactement ce que la méthode interdit — accepter un résultat parce qu'il est répandu.
Les seules références que les protocoles conservent sont celles qui fondent une formule employée : indice de réfraction de l'air, réfraction géodésique, atmosphère standard. Un protocole doit dire d'où viennent ses constantes. Il n'a pas à dire qui a eu raison avant lui.
5. L'ordre des opérations est contraignant
Certaines étapes rendent les précédentes irrécupérables. L'horodatage déposé après la première image ne prouve plus rien. La température de l'eau se relève au moment de la pose, ou jamais. Une bague de mise au point qui bouge entre la mesure et la pose de résolution supprime l'unité de tout ce qui précède. Un protocole doit donc dire non seulement quoi faire, mais dans quel ordre, et laquelle des étapes ne se rattrape pas.
6. Publier ce qu'on n'a pas mesuré
Les stations en régime réfractif anormal sont conservées et signalées, pas écartées. Une station n'est retirée que sur un motif écrit et publié ; jamais parce que le chiffre déplaît. Et le document dit explicitement ce qu'il ne mesure pas — le protocole solaire mesure une distance, pas une forme.
03Ce qu'un protocole ne fait pas
Il ne conclut pas sur la forme de la Terre.
Chacun de nos protocoles mesure une grandeur précise et écarte une famille de modèles. Aucun ne prétend trancher davantage, et nous tenons à le dire ici plutôt que de laisser le lecteur le déduire. Le protocole publié ici mesure quelle fraction d'une cible reste visible et la confronte à ce que chaque modèle prédit ; c'est beaucoup, ce n'est pas tout.
Il ne discute pas non plus les travaux d'autrui. Ce débat existe, il est légitime, et il a sa place — ailleurs. Pas dans le document qu'on remet à quelqu'un pour qu'il fasse la mesure lui-même. Un protocole qui plaide n'est plus un protocole ; il devient l'argumentaire d'un camp, et l'observateur qui le suit ne mesure plus, il vérifie une thèse.
Enfin, il ne garantit rien sur la qualité des mesures qui suivront. Il garantit qu'à la date du DOI, ce texte-là existait, avec ce contenu-là, y compris ses critères de décision et ses deux issues possibles.
04Le protocole
Un protocole n’est pas un mode d’emploi. C’est un engagement pris avant de regarder : voici ce que je vais mesurer, voici ce que chaque modèle prédit, voici l’écart à partir duquel je dirai que ça ne colle pas. Chaque document que nous publions ici s’ouvre donc sur la même chose — pourquoi il existe — avant de dire ce qu’il mesure et ce qu’il ne permet pas de conclure.
Portion visible d’une cible éloignée au-dessus de la mer
Pourquoi ce protocole existe. La question qu’on entend partout est mal posée. « Voit-on encore le bâtiment à cette distance ? » appelle une réponse par oui ou par non, et une réponse par oui ou par non se laisse expliquer par trop de causes : la brume, la résolution de l’objectif, le contraste, l’heure, la patience de celui qui regarde. Deux personnes de bonne foi peuvent regarder la même photographie et n’en tirer rien de commun.
Il existe pourtant une grandeur que l’image contient réellement et qui, elle, se mesure : la fraction de la hauteur de la cible qui reste visible. Elle est continue, bornée entre zéro et un, et les modèles géométriques en concurrence n’en prédisent pas la même valeur. C’est la seule raison d’être de ce document : remplacer une alternative par une mesure.
La deuxième raison tient à ce qui se passe d’habitude après coup. Quand l’observation ne correspond pas à l’attente, on invoque la réfraction ; quand elle correspond, on n’en parle pas. Le protocole ferme cette porte : l’intervalle de réfraction admis, le seuil à partir duquel un écart compte, et les critères qui écartent une image sont fixés et datés avant que les images soient vues. Dans les deux sens.
La fraction visible d’une cible dont la hauteur, l’altitude de base et la position sont établies par des sources indépendantes de la photographie — fiche d’ouvrage, plan coté, relevé géodésique, registre horodaté. Cette fraction mesurée est confrontée à celle que prédit chaque modèle déposé, avec l’enveloppe d’incertitude que produisent la géodésie et l’atmosphère.
Ce qu’il ne permet pas de conclure. Il ne mesure pas le rayon de la Terre. Il ne démontre aucun modèle. Une conclusion d’incompatibilité porterait sur le couple géométrie-propagation pris ensemble, jamais sur une seule de ses deux moitiés. Et le verdict le plus fréquent, quand les données atmosphériques manquent, est indéterminé : ni pour, ni contre.
Télécharger le protocole — 38 pages, français, PDF. Trente-cinq rubriques : fondement théorique, équations complètes, exemple numérique vérifié par deux voies indépendantes, six régimes de réfraction, géodésie, matériel, validation des images, analyse en aveugle, résolution angulaire, incertitudes, sensibilité, contrôles, réplication, pré-enregistrement, critères de décision, audit critique, checklist de terrain, fiche d’observation, structure d’archivage et bibliographie dont le statut de vérification est déclaré entrée par entrée.
Le seuil à partir duquel un écart compte est déposé et daté avant que les images soient vues. La conclusion doit tenir sur toute l’enveloppe d’incertitude : si une seule combinaison admissible des paramètres réconcilie l’observation et la prédiction, le modèle n’est pas réfuté. Et aucun verdict n’est certifié par un seul analyste — trois mesures en aveugle, toute divergence rendant le résultat indéterminé.
Aucune altitude ni aucune distance minimale n’est posée d’avance. Une observation n’est pas valable parce qu’elle franchit un seuil rond, mais parce que le calcul montre, sur ses propres paramètres une fois établis, que les modèles comparés prédisent des valeurs assez éloignées pour que la mesure puisse les distinguer. Une vue prise à deux mètres au-dessus de l’eau peut satisfaire cette condition là où une vue prise à huit cents mètres ne la satisfait pas.
Un grossissement fort est autorisé, y compris numérique : il ne change ni la distance, ni la trajectoire des rayons, ni ce qu’une surface interpose. Ce qui est exigé, c’est de documenter la chaîne de traitement et de conserver le fichier d’origine.
Les autres documents que nous avons publiés ont été retirés. Ils avaient chacun leur forme, leur vocabulaire et leur niveau d’exigence, et cette hétérogénéité est exactement ce qu’un lecteur ne devrait pas avoir à démêler. Ceux qui reviendront reviendront sous la forme ci-dessus.
05Sources
Chaque source porte sa classe de vérifiabilité. Elle ne dit pas si la source est bonne, mais ce qu’elle permet de faire : A mesure directe, protocole et instrument connus — conclure. B chemin mesuré mais indirect — borner. C valeur rapportée, calculée depuis un modèle, ou source primaire non consultée — illustrer, jamais conclure. D déclarative, affirmée sans donnée jointe — rien. renvoi désigne un de nos propres articles, qui n’est pas une source. La grille est détaillée dans Standards et méthode.
- A Ciddor, P. E. (1996). Refractive index of air : new equations for the visible and near infrared. Applied Optics, 35(9), 1566–1573. — fonde la relation n = 1 + 77,6×10⁻⁶ P/T employée dans les deux protocoles.
- C Nosek, B. A., Ebersole, C. R., DeHaven, A. C., Mellor, D. T. (2018). The preregistration revolution. Proceedings of the National Academy of Sciences, 115(11), 2600–2606. — sur ce que le préenregistrement établit, et ce qu'il n'établit pas.
- A Protocole de mesure de la dépression de l'horizon marin en fonction de l'altitude, version 1.9, français et anglais. Zenodo, 30 août 2026. doi.org/10.5281/zenodo.22167798, licence CC BY 4.0.
- C Coefficient de réfractionCoefficient de réfraction (k)Nombre sans unité mesurant de combien l'atmosphère incurve un rayon lumineux rasant. Au-dessus de l'eau il vaut environ 0,10 le jour, 0,13 en moyenne et 0,34 la nuit (Hirt et al., 2010) ; au-delà de 1 il y a mirage supérieur. Il agit par le facteur (1 − k) : il réduit l'effet observé d'un pourcentage, il ne l'annule pas. Voir Mesurer la courbure sur l'eau. géodésique standard k = 0,13, et sa dépendance k = 503·(P/T²)·(0,0342 + dT/dh) avec P en hectopascals — relation classique de la géodésie, rappelée en section 02 du protocole de l'horizon.
- renvoi Standards et méthode — les règles générales du site, dont la grille de sourçage A/B/C/D et le préenregistrement des prédictions.
- C Les valeurs numériques citées ici — 107,4′, 100,1′, 78,2′, budget 2,20′ et 3,41′, rapports 35,5 et 29,4 — proviennent des tableaux 7 à 10 du protocole de dépression de l'horizon, version 1.9, et se recalculent depuis les formules qu'il énonce.